Certains films nous plombent, d’autres nous allègent. Les premiers ferment le monde, cadrent la vie pour mieux la séquestrer et lui couper les ailes, d’autres ouvrent grand le champ, élargissent notre regard, lui offrent un nouvel horizon.
Et ce paysage lointain, par la grâce de la mise en scène, l’élégance du propos, en un mot un sens de la beauté, nous semble toujours avoir été proche. Tel un ami qui nous souffle l’espoir.

Le Monde vivant est de ceux-là, c’est donc un film rare. Oui, il repousse les frontières. Il impose son style, son écriture.
Plan après plan, il désarme les sceptiques, il fait taire le nihilisme ambiant. De son silence, de sa rigueur, de sa folie, naît un chant d’amour. Il faudrait être imbécile pour ne pas l’écouter.

Que nous dit cette mélodie qui prend sa source dans le conte et les codes du Moyen Age ?
Voir, c’est croire. Un jeune homme en rencontre un autre accompagné d’un chien. Il se dit « le chevalier au lion ».
Du chevalier, il n’a que l’épée. Du lion, le chien n’a que l’animalité. Mais c’est sous-estimer le pouvoir de la Parole. La Parole nomme, donc délivre l’essence aux choses.
Vous voyez un chien, la Parole le baptisé en lion. Dès lors, le labrador est lion, parce que vous le voyez ainsi, et à chaque fois qu’apparaîtra le chien, vous verrez un lion.
Il n’y a eu aucun effet numérique, aucune technique, aucune virtualité, il y a eu la puissance de la Parole dans le champ visible. Premier miracle.

Croire, c’est renaître. Une demoiselle dans une chapelle est destinée à devenir la deuxième épouse d’un ogre.
Deux chevaliers partent pour combattre la bête cannibale, l’un est notre chevalier au lion. Il périra. Il renaîtra.
Là encore c’est grâce au pouvoir de la Parole. Cette fois elle prend le visage d’une femme.
Ce monde vivant qui s’exprime en chaque chose, en chaque être, qui fait qu’un arbre parle ou saigne, affirme ici sa présence par la petite flamme d’une chandelle.
Du fond de l’obscurité approche une femme (l’épouse de l’ogre). Deux mains s’étreignent, l’une revient de la mort. Deuxième miracle, il se nomme l’amour.

Renaître, c’est être vivant, deux fois vivant : un pied dans le monde visible, un autre dans lemonde invisible. Voir, c’est faire exister le plan, et le hors-plan.
Écouter, c’est entendre aussi l’indicible. Dans Le Monde vivant, on voit double et on rit aussi aux éclats.
Eugène Green montre un humour radical, saisissant, jouant de l’anachronisme et d’effets de décalage ravageurs.
Aujourd’hui, ce film nous vient comme un don. Il est un encouragement au bonheur de filmer et à la résistance face aux puissances des faux.

Pierre SCHOELLER, cinéaste

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s