Allers-retours écriture et cinéma : récit d’une lecture,

par Olivier Demay.

9782367320670

ANIKI BÓBÓ – Enfants dans la ville. Un livre-Dvd édité par Chandeigne – Nouveauté 24 octobre 2013.

Connaissez-vous les éditions Chandeigne dirigées par Anne Lima, autour de la littérature lusophone ? Leur petit dernier-né est consacré à une des œuvres emblématiques du cinéma portugais autant que des films « à hauteur d’enfant » : ANIKI BÓBÓ.

Son titre : ANIKI BÓBÓ – Enfants dans la ville – édition de Patrick Staumann et Anne Lima, traductions de Bernard Tissier, Ana Torres, Joana et Eva Viegas. En 1942 avec ce film, Manoel de Oliveira réalise sa première oeuvre de fiction, une adaptation des « Enfants millionnaires » de l’écrivain Rodrigues de Freitas, illustrant avec justesse et onirisme l’atmosphère si particulière du conte.

Le livre-dvd réunit le conte traditionnel, le scénario intégral suivi de l’entretien avec Oliveira, et le DVD du film. Projet magnifique ! Je pense déjà aux autres films oubliés de notre patrimoine cinématographique mondial, qui retrouveraient une nouvelle vie (et par la suite, le chemin des cinémas ?) à s’outiller d’un tel ouvrage pour les relire, pour mieux les voir (Émile et les détectives de Gerhard Lamprechte, La Carpe, La petite bande…)

Paradoxe de la dématérialisation, à l’heure du tout numérique, jamais bel outil livresque ne m’a semblé plus essentiel pour redécouvrir un film. Voici pourquoi, à travers mon expérience de sa lecture.

Il s’agit d’abord d’un magnifique livre relié, format carré, au grammage épais. Mon premier geste en l’ouvrant : le humer, les naseaux en éveil. Sensation réveillée par une odeur agréable et familière, inégalable : celle du PAPIER !

Pour commencer, je feuillette le livret… Mais en partant de la fin, tel un cancre – une paresse de mauvais zappeur dont il est si difficile de se défaire. Elle me fait par chance tomber sur le magnifique entretien original de Patrick Straumann avec Manoel de Oliveira, récit à la première personne d’une rencontre avec l’immense cinéaste portugais de 105 ans d’âge cette année. Son titre : « vite, je suis pressé ». Un peu comme moi, me dis-je encore, toujours trop pressé pour prendre le temps de lire. Mais cette fois au contraire, dès les premiers mots la magie du texte opère, sa lecture me captive. Je ressens cette joie de Patrick Straumann d’avoir pu voler à temps quelques heures à Manoel pour qu’il nous parle de l’histoire de son film, et qu’il évoque comment, en s’inspirant de la nouvelle de Rodriges de Freitas, ANIKI BÓBÓ est né.

Remontant le fil du livre, j’arrive ensuite à la page qui précède l’entretien : Un collage de photos originales du tournage dans le Porto des années 40, le port, la classe, le talus de la voie ferrée – vu d’en haut, vu d’en bas… Paysages et angles de prise de vue s’entrechoquent et s’associent, font patchwork et ravivent mes souvenirs.

Je tourne la page d’avant. En regard d’une photo du jeune Manoel sur le plateau, plongé dans la lecture de son script… je découvre la dernière page de ce qui me semble d’abord n’être que le scénario du film :

On y retrouve le mot « Fin »,

La description des derniers plans, précédée de la mention « Et le film se termine ainsi »

Au-dessus, en italique : « Fondu enchaîné… »

Et là, une ligne plus haut, écrit en gras et gros :

« -Miaou…ou…ou…ou…é…é…é… »

Surprise !  Quel rôle vient donc jouer ce chat dans le film, personnage qui aurait droit au dernier mot de l’histoire ? Je m’aperçois que je ne m’en souviens plus…

Et quel est ce drôle de scénario, qui remplace les indications usuelles (« un miaulement ») par des cris d’animaux et onomatopées ? Pense-t-on qu’à l’instar d’un livre jeunesse, je vais lire un scénario à voix haute à mes petits neveux ?

En fait oui, car plus que le scénario d’ANIKI BÓBÓ, ce texte nous livre avec une rigoureuse précision, non seulement l’intégralité de la continuité du film (dialogues, indications descriptives et mouvements de caméra) mais également moult détails sur l’ambiance visuelle et sonore du film. Ça crie, ça s’accélère ou ralenti, on perçoit le comique ou la peur des séquences, les points de rupture du film, ses moments de suspens…

Infidélité voulue au scénario original, les éditeurs appellent ce texte mise en page :  « le scénario du film remonté », objet littéraire inédit sous cette forme, qui restitue au lecteur le film tel qu’il est donné à ressentir à l’écran au spectateur. Je repense au «déroulant» de nos cahiers de notes, mais qui avec cette présentation aérée, dynamique voire ludique – et pourquoi pas interprétative – fait de ce livret du film, un outil pour deviner les intentions du cinéaste…

Dès lors convaincu de poursuivre l’expérience, je me décide à reprendre ma découverte du livre par son début

«Voilà un livre qui avance – qui traverse l’histoire d’un film, à l’instar d’un travelling». Direction donnée au lecteur dès l’introduction : « ça tourne ! ». Soyons « fayot » cette fois, allons de la première à la dernière page…

… Or voilà que sans y faire garde, je fais tomber le livre. Je le rattrape d’une main, et de l’autre récupère in extremis ce qui n’est autre que l’introuvable DVD sous-titré français d’ANIKI BÓBÓ, DVD que je me désespérais encore hier de voir édité un jour!

Dilemme : par quelle lecture commencer ?

Bon, j’ai vu le film il y a longtemps, et comme cette affaire de « chat qui miaule » me résonne encore en tête, je décide de commencer par revoir le film sur DVD.

( Non sans envier en mon for intérieur le lecteur qui n’a jamais vu ANIKI BÓBÓ : neuf de toute image, il aura le choix de préférer d’abord lire la nouvelle ayant inspiré l’idée du film … Se glissant un peu plus dans les pas d’Oliveira…)

Le visionnage terminé, Clap ! Début de la lecture des « Enfants millionnaires » de Rodrigues de Freitas, traduit en français. Il s’agit d’un conte, en deux parties :

« EN CLASSE » / « ET SI ON JOUAIT AUX GENDARMES ET AUX VOLEURS ».

La grande accessibilité du texte joue à plein sa poésie évocatrice. Dès le début de la nouvelle, je retrouve en germe l’essence du film – et note que juste là où la nouvelle s’arrête, le film prend le relais et commence son histoire : De là l’intrigue se noue, les personnages indéfinis du conte se caractérisent et se détachent, des scènes et de nouveaux personnages entrent en scène. Puis, Action ! Éclate la rivalité au sein des garçons, laquelle nous amènera jusqu’au dénouement heureux de cette histoire d’enfants d’un quartier de Porto, récit d’enfance inventé par Oliveira.

Telle une partie de cache-cache, je joue ensuite à lire et relire la nouvelle et le scénario, à l’affût du moindre indice ou élément repris par le cinéaste, et retrouvé dans le film.

Et ils sont à foison :

Jouer aux gendarmes et aux voleurs… pour finalement se faire tous traiter de « voyous » : Camarades de jeux, les enfants sont tous issus de la même classe sociale défavorisée, celle dont on fera des uns les gendarmes et des autres les voleurs, au hasard de la vie. Tous démunis, mais « enfants millionnaires », à rêver ensemble de richesse. Derrière l’insouciance de leurs jeux, on ressent une touchante gravité.

Évoquées seulement par leurs cris dans le conte : les mères. On les retrouve dans le film, ombres qui appellent les enfants à aller se coucher, la nuit tombée sur la ville.

Et revoilà le motif du chat sur le balcon. Celui qui miaulait à la fin du dialogue, celui qui distrait les élèves par la fenêtre de la classe. Par sa fuite du balcon, il m’évoque les scènes d’escapades nocturnes de Carlitos, si félin quand il court sur les toits donner à Teresinha la poupée chapardée chez le tailleur. Devenir un héros capable d’exploits pour les yeux de la fillette aimée… Être un chat de cinéma !

La référence à « l’enfant qui avait voulu fuir en Angleterre ». On la retrouve au point culminant du film : la tentative de la fugue de Carlitos sur un bateau, lorsque le garçon est accusé d’avoir tué son camarade.

Ainsi que des surprises : L’enfant qui pleurniche « – je ne veux pas être gendarme » devient chez Oliveira « – je ne veux pas être voleur ! » crie Carlitos, la veille de commettre le larcin de la poupée !

Enfin un mystère, dans le livre comme dans le film : Où sont les pères ? Même hors champ, ils sont absents. Du récit paru en 1935, au film de 1942, souvenirs en échos de parcours d’enfance, marqués par l’ombre de la guerre, celle d’alors, ou réminiscence de celle vécue quelques décennies avant par leurs auteurs…

La lecture du scénario, comme la vision du film, confirme à chaque re-visionnage la grande richesse d’inventivité visuelle, de mise en scène, de rythme et d’atmosphère que Manoel de Oliveira a su s’approprier et déplier, à partir d’une simple nouvelle. Le film ne perd donc rien à ces allers-retours du scénario à la nouvelle. Le jeu est d’ailleurs facile et plaisant, invitant à une circulation de la pensée, pour un lecteur intelligent et curieux – et accessible à tous.

Cette façon de travailler un souvenir de cinéma, avec le temps du livre autant que celui d’un film décrit fidèlement, favorise le rapprochement avec la pensée du cinéaste. Anne Lima évoque un rapport quasi archéologique au film : «Par une pratique de lecteur, faire marcher sa pensée, mettre en rapport idées, ambiance, pensée philosophique et morale, pensée en termes de personnages/action», ainsi que la dimension théâtrale présente dans le film – comme dans le conte qui l’a inspiré ! Le projet de son éditrice : « faire des livres avec du cinéma ».

« Volonté de travailler sur le lien entre texte littéraire et film » et « donner à voir, réfléchir au plaisir du partage qu’est le cinéma et la littérature, qui ne sont pas des mondes fermés ». Le pari d’Anne Lima me semble tout à fait réussi, une initiative à saluer. Encourageons la poursuite de ce beau début de collection (le premier opus sorti précédemment était Les aventures de Goopy et Bagah de Satyajit Ray).

Enfin, plus inattendu peut-être, je retiens aussi de ma lecture deux écarts d’Oliveira avec la nouvelle qui m’ont questionné, une réflexion que je n’aurais pas eue sans cet inhabituel jeu de lectures croisées entre texte et film :

– N’est-il pas surprenant que dans le film, les gendarmes poursuivent sans vrai motif les enfants se baignant en caleçon dans la rade ? Le film ressemble alors à un Burlesque à la Mack Sennett (savoureux comique des Keystone cops qui veut qu’un flic vous rencontrant se mette mécaniquement à vous courser) – Là où la nouvelle est plus explicite : « interdit de se baigner nu », et donc chasse aux contrevenants ! En 1942, voir des enfants se baigner nus à l’écran – image de tous les jours d’une ville portuaire – était-il déjà un interdit pour le cinéma ?

– De même, pourquoi en 1942 au Portugal, le cancre qui dans la nouvelle a les oreilles tirées et rougies (sévisse corporel notoirement répandu à l’époque !) – dans le film ne rougit plus que de la honte de se voir affublé d’un ridicule bonnet d’âne – mis au piquet du bout de sa baguette par son maître d’école ?

Et je repense alors qu’il fallut attendre 1974 et Le Passager de Kiarostami, pour assister devant caméra, à la mise en scène insistante et calculée d’une punition corporelle sur un jeune élève.

Alors, concession aux spectateurs, aux censeurs, film touché par la bienséance de mise ? Ou au contraire, volontarisme poétique et visionnaire d’un cinéaste de s’affranchir de cette image de la cruauté admise des adultes sur les enfants ? En tournant en ridicule la domination banalisée du maître sur ses élèves, voulait-il s’attaquer à la condition réelle des écoliers de son temps ?

Quoiqu’il en soit, et également pour cette délicate attention à l’intégrité des enfants qu’il a filmé, le film d’Oliveira se révèle d’une étonnante facilité d’accès pour un jeune public d’aujourd’hui, dès l’âge primaire.

Il me tarde d’autant qu’ANIKI BÓBÓ ressorte à nouveau sur les écrans français… Pour ensuite rejoindre le catalogue d’École et cinéma bien sûr !

D’ici-là,

Et pour y contribuer peut-être…

Que ce livre-DVD circule de main en main parmi nos jeunes lecteurs et cinéphiles de tous poils. Courez vous le procurer : un vrai plaisir de multiples lectures vous attend, seul – ou avec des enfants !

siglechandeigne_nompt[1][7]

Pour en savoir plus :

Fiche de l’éditeur sur le livre :

http://www.editions-chandeigne.com/ShowProduct.aspx?id=7843&title=Aniki-Bobo,-enfants-dans%C2%A0la%C2%A0ville-(livre-+-DVD)

Page Facebook sur le livre :

https://fr-fr.facebook.com/AnikiBoboEnfantsDansLaVille

Fiche Exposant de Chandeigne au 28e SLPJ :

http://www.salon-livre-presse-jeunesse.net/fiche-exposant/?id=527

Enfin, pour les lecteurs qui voudront aller plus loin,

 voici quelques pistes de réflexion proposées par Anne Lima, que l’on peut travailler avec les jeunes lecteurs à partir du livre-DVD.

Elles ont donné lieu à une animation à destination de deux classes du secondaire, en présence de Patrick Straumann et Anne Lima de Chandeigne, le mercredi 27 novembre 2013 lors du 28ème Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil. Modérateur : Olivier Demay pour Les enfants de cinéma.

« Du film au livre : ANIKI BÓBÓ »

 Retours sur Manoel de Oliveira, grand réalisateur de plus de cent ans, explications de l’importance de ce film et exploration de la question de l’adaptation : du conte au scénario et du scénario au film.

En amont, les enseignants ont reçu par l’intermédiaire du SLPJ des exemplaires du livre ANIKI BÓBÓ. Consignes pour préparer en classe la séance avant de venir :

• lire le conte et voir le film.

• feuilleter le livre

• discuter en classe de ce que l’on retrouve du conte dans le film.

• réfléchir à des rapprochements avec d’autres films ?

• et peut-être mentionner l’idée de l’adaptation littéraire.

Pistes de réflexion à aborder avec les élèves :

• présenter Chandeigne et comment on en arrive à faire des livres « avec du cinéma »

• comment on arrive à ANIKI BÓBÓ : la volonté de travailler sur le lien entre texte littéraire et film ; donner à voir, réfléchir au plaisir du partage qu’est le cinéma et la littérature ; ce ne sont pas des mondes fermés.

• Présenter Oliveira, et ANIKI dans la production d’Oliveira ; film réaliste et novateur.

• Pourquoi ce livre aujourd’hui (pourtant il y a la vod, le dvd, des documents accessibles sur Internet)

• L’adaptation : le conte Meninos milionários de Rodrigues de Freitas et son adaptation par Oliveira.

Projections de deux extraits du DVD :

1. Extrait séquence salle de classe, la punition, le fayot + chat

2. Extrait du jeu des gendarmes et voleurs dans la nuit + ombre portée.

• L’édition :

La question de la fidélité au scénario — pourquoi le scénario du film monté et non pas le scénario « officiel ».

Pourquoi le livre est tel qu’il est, pourquoi avoir mis ainsi en page le scénario. Comment bien donner à lire un scénario ? En quoi il aide à « mieux » voir ? Est-ce un texte de lecture ? Est-ce un objet littéraire ?

• Ouvrir le livre aux attentes d’un public familiarisé avec la navigation entre des textes (Internet) mais travailler aussi avec le temps du livre. Le rapprochement livre/film permet de mieux saisir la pensée du cinéaste : archéologie du film, montrer la pensée en marche.

Publicités
  1. Alain RIVALS

    Plus qu’une fiche de lecture, un véritable récit de voyage ! Une belle invitation lancée aux cinéphiles et aux pédagogues. Merci et bravo ! Alain

    Réponse

  2. Annie Fourré

    Cette « fiche de lecture » est tellement enthousiaste qu’elle donne envie – ce que j’ai fait !- de se re-plonger dans ce livre effectivement superbe… Merci…

    Réponse

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s